La petite madeleine

Marcel Proust décrit comment le corps se rappelle dans un épisode célèbre du premier tome de La Recherche du Temps perdu :

« Un jour d’hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, un peu de thé. Elle m’envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines… je portai à mes lèvres une cuillère du thé où j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine. Mais à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m’avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. (…) Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu. Ce goût, c’était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (…) ma tante Léonie m’offrait après l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. La vue de la petite madeleine ne m’avait rien rappelé avant que je n’y eusse goûté ; peut-être parce que, en ayant souvent aperçu depuis, sans en manger, sur les tablettes des pâtissiers, leur image avait quitté ces jours de Combray pour se lier à d’autres plus récents. (…) Et dès que j’eus reconnu le goût de morceau de madeleine trempé dans du tilleul, aussitôt la vieille maison grise, où était sa chambre, vint comme un décor de théâtre s’appliquer au petit pavillon (…) et avec la maison la ville, depuis le matin jusqu’au soir et par tous les temps (…), de même maintenant toutes les fleurs de notre jardin et celles du parc de M. Swann, et les nymphéas de la Vivonne, et les bonnes gens du village et leurs petits logis et l’église et tout Combray et ses environs, tout cela qui prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé. »

Marcel Proust, Du côté de chez Swann, Gallimard coll. La Pléiade, p. 46